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SAGA
CADOLLE
Une saga de femmes
Revue PIC-INTER - n°303 - MARS - AVRIL 2007
En plus d’un siècle, la marque créatrice du corset et de la guêpière est passée d’une escapade à Buenos Aires à l’ascension des sommets du luxe. Un parcours de femmes.
Mata Hari les arborait pour cacher bien des secrets, Mistinguett les achetait mais oubliait de les payer. Catherine Deneuve, Isabelle Huppert et bien d’autres les veulent sur mesure, Monica Belluci le porte pour tourner dans le film «Combien tu m’aimes». Quand une marque séduit autant de générations, elle devient une icône de mode. Cadolle a courtisé les femmes en faisant passer un simple soutien-gorge à un accessoire culte. Le célèbre corset a 130 ans. En près d’un siècle et demi, il est devenu un objet de luxe qui se vend à travers les cinq continents. L’histoire de la société Cadolle, des femmes rien que des femmes, débute en 1870.
Herminie Cadolle est ouvrière corsetière et pour débarrasser les femmes du corset ressemblant plus à une armure qu’à un accessoire affriolant, elle le découpe en deux et invente le corselet gorge qui sera bientôt baptisé soutiengorge. C'est alors l ' é p o q u e d ' u n nouveau courant d'émigration depuis l'Europe vers les nouveaux continents lointains. Herminie, femme d’action, sympathisante de la Commune, s’embarque pour l’Argentine. Elle décide de poser ses malles à Buenos Aires où elle ouvre une boutique de lingerie qui devient le rendez-vous des femmes à la mode de la jeune capitale. Notre corsetière va faire plusieurs allers et retours entre France et Amérique Latine afin de persuader des ouvrières françaises d’émigrer pour former une main d'oeuvre locale. Sa petite officine prend rapidement de l'ampleur. En quelques années Herminie agrandit ses locaux et multiplie ses boutiques. La jeune femme d’affaires comprend l’intérêt de ces dessous qui charment les coquettes latinos et décide de continuer son business dans son pays natal.
De retour dans la vieille Europe, Herminie ouvre une boutique à Paris, au 24 de la rue de la chaussée d'Antin. Deux cents ouvrières travaillent dans les ateliers parisiens pour fabriquer et préparer les articles qui sont envoyés dans le monde entier. Cadolle devient le précurseur d’une méthode efficace de vente très utilisée aux États-Unis : la vente sur catalogue par correspondance. Les résultats ne se font pas attendre : Médaille d’or à Saint Petersbourg en 1904,à Chicago en 1906,Saint-Louis en 1907 et à Paris en 1910. Les clientes françaises s’accaparent ces dessous utilitaires pour en faire des objets de séduction. L’engouement fait tache d’huile. La société Cadolle grossit et devient vite un must planétaire. Herminie confie la direction des locaux parisiens à sa belle fille, Marie Cadolle, qui prend ainsi le relais de la deuxième génération.
FACE À FACE CADOLLE / CHANEL
Le corset tombé en désuétude après la guerre 14-18, reprend des couleurs dans les années 20. Période durant laquelle un nouveau pôle de la mode parisienne émerge : le quartier Saint- Honoré. La troisième génération des Cadolle rentre alors en scène avec Marguerite, belle-fille de Marie. Elle découvre qu’une grande styliste s’installe rue Cambon alors que sa maison de couture domine l'entre-deux guerres. L'empire Chanel emploie à l’époque quelques 3 500 «cousettes». Marie et Marguerite Cadolle ont alors la bonne idée de quitter la rue de la Chaussée d'Antin pour s'installer, comme locataire d'abord, dans un atelier de la rue Cambon, à deux pas de Coco Chanel. Là travaillent 600 ouvrières. Quelques années plus tard, Marguerite rachète les murs de son atelier-boutique, puis l'immeuble, et aussi l'immeuble voisin. Elle installe ses ateliers et ses mécaniciennes dans la rue du Monthabor voisine, puis crée son usine de fabrication de parfum rue des Lyanes.La maison prend de l’altitude.
En moulant le corps de la femme pour l’adapter à sa robe, Marguerite Cadolle invente et met au point des tissus élastique qui nécessiteront la création d'une usine entière. La destinée du corset va radicalement changer de trajectoire. Décolletés vertigineux, corsets moulées à l'extrême. Par ses créations Marguerite va tirer un trait d'union entre la corseterie et la haute couture. Elle donne à la Maison une empreinte nouvelle : la «touche» Cadolle. Marguerite crée pour sa voisine Coco le «boyish form», soutien-gorge aplatisseur, habille la Duchesse de Windsor et bien d’autres de soutien-gorge en fine soie entièrement rebrodée à la main. Célèbre pour son talent, Mistinguett figure parmi les nombreuses stars qui fréquentent les séances d'essayage de la rue Cambon. Si elle était extrêmement riche, elle était aussi réputée pour son avarice : Elle a payé en 1948 une dette qu'elle avait contractée en 1930 chez Cadolle.
LA SIXIÈME GÉNÉRATION EST EN PLACE
A l’arrivée d’Alice Cadolle, fille de Marguerite,la maison va changer de trajectoire. En ligne de mire : le prêt-à-porter. La nouvelle PDG crée les premières lignes de diffusion sous des marques ne portant pas la griffe Cadolle : Magicia, Bien Être voient le jour. Ainsi, se développe, indépendamment et sur une échelle de type industriel,un département spécialisé dans les sous-vêtements et la lingerie féminine destinés à la grande distribution. Puis, après un passage à vide dans les années 60-70, dû à l'arrivée dévastatrice du collant, la marque vit un nouvel age d'or grâce à Poupie Cadolle, cinquième génération. Cette nouvelle venue ramène Cadolle sur les rivages de la haute-couture. Elégante et spirituelle, l’arrière-arrière petite fille d’Herminie,doublée d'une femme d'affaires efficace, accueille entre les boiseries anciennes et sous les lustres de cristal,des stars du show-biz, des princesses orientales ou des businesswoman célèbres et richissimes. Toutes sont à l’abri des regards curieux dans l’espace ouaté des salons d’essayage auxquels on accède par un ascenseur intérieur, classé aux Monuments Historiques. Poupie demande à ses clientes ce qu’elles veulent, prend leurs mesures, leur montre des prototypes et fait mettre en forme les guêpières et corsets choisis. Le fantasme du laçage et les jeux de séduction, que suggère le serre taille, ne sont pas près de s'évanouir et le secret des beaux corps façonnés par les guêpières reste enfouis dans les archives de la maison qui garde toutes les mensurations pendant 25 ans.
Les modèles Cadolle, qui ont amorcé la mode du dessous-dessus, s’arrachent. Et le prix n’arrête pas les aficionados. Pour un soutien-gorge, il faut compter 600 euros et pour un corset, 1 500 euros. Des prix qui peuvent atteindre les 5 000 euros pour un bustier hautecouture. Un luxe difficilement accessible. «La corseterie, c'est le métier dans la couture qui nécessite le plus de minutie. A 1 millimètre près, on peut gâcher le corset ou le soutiengorge. C'est tout l'art du surmesure. Chaque pièce est unique», explique Poupie Cadolle. Pour prendre ces mesures, elle se déplace partout dans le monde et se rend en moyenne 3 à 4 fois par an aux Etats-Unis. Les corsets confortables sont faits à l'ancienne, avec baleines et lacets, mais sans busc. Le busc, c'est cette pièce métallique glissée autrefois dans le corset pour comprimer le ventre, bloquer le plexus solaire et écarter les seins.
Aujourd'hui, Poupie Cadolle dirige la société mais n’hésite pas à se montrer dans les ateliers. Fidèle au principe de la maison, elle tient à recevoir elle-même ses illustres clientes. Dans les pas de sa mère et de ses aïeules, Patricia Cadolle (sixième génération) est venue rejoindre l’entreprise. Elle s'occupe de la boutique du 4, rue Cambon. Elle propose trois grandes lignes : la corseterie, la lingerie et les corsets. Particularités : les prix sont abordables. Poupie et sa fille Patricia travaillent désormais main dans la main. Et l’on peut faire confiance à ces «artistes» pour faire grimper Cadolle au sommet de la mode et du luxe.
| CARTE D'IDENTITE |
1870 : Herminie Cadolle est ouvrière-corsetière
1889 : Herminie part en Argentine et ouvre une boutique
1890-1900 : Herminie multiplie les ouvertures
1914 : retour d’Herminie à Paris
1915 : ouverture du magasin de la rue de la Chaussée d’Antin,
Marie Cadolle entre en scène
1920 : ouverture de la boutique et des ateliers rue Cambon par Marguerite Cadolle
1949 :Alice Cadolle obtient, deux ans après Christian Dior, le Neiman Marcus Award,
la plus célèbre distinction aux Etats-Unis
1970-2007 : Poupie Cadolle dirige la maison |
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Sommaire numéro n°303
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