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ENTREPRENDRE EN FAMILLE
L’odysee chromatique
de la maison Sennelier
Revue PME - n°23 - SEPT - OCT - NOV 2005
Aux Couleurs du Quai Voltaire ou l’histoire
de trois générations d’une même lignée,
les Sennelier, aux commandes d’une entreprise depuis plus d’un
siècle. Une famille qui continue à vendre aujourd’hui
près de 50 000 références dans le monde entier. Cent
vingt ans de vitalité. Les preuves…
L’histoire de la maison Sennelier se confond avec celle d’Isatis
Tinctoria. Une plante à fleur jaune connue depuis l’antiquité
; sa culture et sa préparation donnèrent une craie colorée
et friable utilisée depuis lors par les artistes : le pastel. 1887,
l’aventure commence avec Gustave Sennelier. Ce chimiste diplômé
dessine et se passionne pour la couleur. Un jour, à deux pas de
l’école des Beaux Arts, il reprend le bail d’un certain
Pruvost, peintre et commerçant. Il installe son atelier dans l’arrière-boutique
et fabrique les couleurs qu’il fournit à tous les artistes
amateurs et confirmés. Selon une méthode tenue secrète
il broie à la main, dans deux mortiers, des pigments sélectionnés
et les lie aux colles, huiles, glycérine, essence, gomme arabique,
gélatine, blanc d’œuf. Ils sont une vingtaine sur le
créneau mais ses trouvailles deviennent rapidement l’amorce
d’un établissement de grande réputation. Gustave Sennelier,
homme inventif et rigoureux, va rapidement se faire remarquer en cette
fin du XIXème siècle. La notoriété arrive
lorsque les peintures et les pastels Sennelier exercent leur charme sur
des peintres en rupture avec les couleurs traditionnellement utilisées
à l’époque. Cézanne, Gauguin, Soutine, Modigliani,
Kandinsky, Bonnard et bien d’autres participeront aux produits beaux-arts
Sennelier. Pissarro exclura «les terres» de sa palette, préférant
les mélanger à partir de nouvelles couleurs intenses concoctées
par Gustave. Sur l’insistance d’Edgar Degas, notre homme fignolera
sa série de pastels, une gamme surfine «à l’écu»
dans 700 nuances. Et, grâce aux conseils prodigués par Cézanne,
il créera un éventail de 100 tonalités de peinture
à l’huile qui sera suivi par les coloris d’aquarelles.
Plus tard, les couleurs Sennelier seront accrochées aux murs de
la plupart des musées mondiaux.
En 1929, Henri Sennelier, chimiste spécialisé dans la couleur,
tente l’aventure avec son père. Charles, le second fils,
les rejoint. C’est de l’étroite collaboration entre
les membres de cette famille et les plus grands artistes de leur époque,
que la marque continue à inventer et innover. Un jour Pablo Picasso
interpelle Henri : «J’adore vos pastels tendres mais ils tombent
en poudre si l’on n’y prend pas garde. Ne pourriez-vous pas
imaginer la même chose, mais en plus onctueux ?» Pour le grand
peintre, Henri Sennelier mettra au point les pastels à l’huile
dont les qualités de vivacité, de beauté et de richesse
de tons ont fait la référence de cette famille de couleurs.
Les peintres en redemandent : Dali envoyait régulièrement
sa femme Galla chercher les tubes de peinture et les précieux pastels
dont il avait besoin. En 1962, la troisième génération,
avec Dominique Sennelier, débute dans l’affaire. L’intérêt
qu’il manifeste pour la recherche, le pousse également à
développer de nouveaux produits, toujours liés au pastel.
C’est ainsi que naît «l’oil stick», une
sorte de bâton de peinture solide qui, contrairement au pastel gras,
finit par sécher.
Dominique Sennelier est chimiste, il aime les couleurs, mais aussi son
entreprise qu’il entend développer. «J’avais
décidé de parcourir le monde. Après la France, je
suis allé en Europe, en Amérique du Nord, au Japon où
j’ai trouvé des revendeurs.» Il impose sa marque qui
trouve sa place parmi les meilleures : la française Lefranc &
Bourgeois, la hollandaise Talens, l’anglaise Windsor & Newton
et bien d’autres. Un développement salutaire mais qui n’empêche
pas le savoir-faire de rester absolument identique. La nouvelle génération
continue d’utiliser les mêmes techniques en respectant à
la lettre les différents processus de fabrication et de contrôle
qui étaient tous consignés dans les protocoles ancestraux.
«Nous avons eu le souci d'associer la tradition des anciens maîtres
et l’innovation de la chimie moderne», retrace Dominique Sennelier.
L’atelier parisien devenu trop exigu, deux usines sont ouvertes
à Orly et à Wissous. Il faut également gérer
le magasin de Montparnasse fondé en 1936 pour être présent
dans l’aventure «Montparnassienne».
LA FAMILLE CEDE UNE PARTIE DE SON POUVOIR
1990, en pleine explosion du marché tant hexagonal qu’international,
arrive Sophie Sennelier, fille de Dominique. Elle a 26 ans et se passionne
pour l’art appliqué dans la création de textile. «Lorsque
mon père a proposé aux membres de la famille de prendre
les rennes de la société, j’ai été la
seule intéressée, mais uniquement par le magasin du quai
Voltaire, pas du tout par le côté business», commente-t-elle.
Résultat : Sennelier cherche repreneur, au risque de disparaître.
En 1994, une PME de Saint-Brieuc se dit intéressée par la
reprise de l’affaire. L’entreprise familiale Max Sauer fabrique
des pinceaux pour les beaux-arts et des toiles et châssis. Elle
rachète les unités de fabrication, l’enseigne Sennelier
restant, jusqu’à leur mort, la propriété des
héritiers de Gustave. Dominique Sennelier demeure gérant
et consultant pour la fabrication des produits éponymes. «A
l’usine transférée à Saint-Brieuc, on travaille
de petites séries et les opérations restent manuelles. Les
pastels sont étiquetés à la main et mis en boite
un par un, toujours dans le même ordre», raconte-t-il. «Nous
gardons la même façon de travailler. C’est notre force.»
Aujourd’hui,
sur l’élégant Quai Voltaire, se tient toujours la
boutique créée en 1887. Sophie Sennelier est DG de la société
Couleurs du Quai Voltaire – magasins Sennelier. Cette longue jeune
femme aux manières douces aime parcourir les dédales de
la belle officine. Bitume de Judée, lapis lazuli, bleus de cobalt,
rouge de cadmium, fusains coates… sans oublier toiles, papiers précieux,
panneaux en tilleul pour peindre les icônes… plusieurs milliers
de références, dont des introuvables, s’étalent
harmonieusement sur les étagères en chêne sombre installées
par Gustave Sennelier. Au détour de petits tiroirs on trouve les
tonalités d’or en tablette et en feuille libre nécessaires
à la technique de la dorure. La boutique, véritable réservoir
d’idées, n’en finit pas de prendre la route de l’art
pictural. Si on grimpe l’escalier en colimaçon pour arriver
à l’étage, on découvre l’antre des pinceaux,
de la brosserie et des chevalets en chêne… et de vieilles
photos qui prouvent que rien n’a changé depuis 1887. Un petit
peu tout de même ? «L’électricité a remplacé
le gaz. Si mon arrière grand-père revenait dans sa boutique,
il ne serait pas dépaysé», dit en riant Sophie Sennelier.
Il verrait aussi que la clientèle se presse dans les étroits
couloirs : artistes, étudiants des Beaux-Arts, professionnels,
décorateurs, bricoleurs, touristes japonais, américains
et souvent des stars. Karl Lagerfeld est un habitué. Tous ont le
même comportement : «Privilégiant la qualité,
ils ne regardent pas les prix».
Chez Sennelier on préserve des spécificités chères
aux artistes mais négligées ou en voie de disparition dans
la distribution courante. «Nous nous faisons un devoir de poursuivre
la fabrication et l’exploitation de produits «orphelins»
que nous commercialisons en exclusivité dans nos deux magasins
sous la marque Couleurs du Quai Voltaire», souligne Sophie Sennelier.
C’est son père Dominique qui exerce son savoir-faire au niveau
du contrôle et de la sélection. En 2005, la maison va bien,
la marque et son mythe perdurent.
| CARTE D'IDENTITE |
1887 : création de la boutique du Quai Voltaire et
de la marque Sennelier
1936 : ouverture du magasin de Montparnasse
1988 : la marque s’internationalise
1990 : ouverture d’une usine de peinture à Orly et
d’une usine
de façonnage de papier à Wissous
1994 : rachat des unités de fabrication par l’entreprise
Max Sauer
50 000 : le nombre de références proposées
et d’une nouvelle boutique
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numéro n°23
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Dossier ENTREPRENDRE EN FAMILLE
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