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REPRISE
LORINA
LA REPRISE
QUI PÉTILLE
Revue PME - n°25 - MARS - AVRIL - MAI 2006
Centenaire,
la limonaderie Geyer
revit depuis son rachat
en 1995. A la tête de
la PME lorraine,
Jean-Pierre Barjon a eu
l’idée de vendre
sa boisson à bulles
comme un produit
gastronomique.
En France comme
à l’étranger,
ça pétille.
En France, elle a ses entrées au Bon
Marché et chez Lafayette Gourmet.
Au Japon, on la sirote dans les
discothèques comme une boisson
branchée. Aux Etats-Unis, les adeptes de
son côté «terroir» n’hésitent pas à
débourser 5 dollars pour une bouteille.
Plébiscitée dans le monde entier, la Lorina
n’est pourtant qu’une simple limonade. En
un siècle, sa recette artisanale n’a pas
changé d’un iota : de l’eau de source, jaillie
du grès vosgien, de l’essence de citron
distillée à Grasse, quelques gouttes d’acide
citrique, du sucre et du gaz. Pas de quoi
révolutionner les papilles…
Mais les réveiller, peut-être : «Comme la
madeleine de Proust, cette limonade a le goût
de l’enfance», remarque malicieusement
Jean-Pierre Barjon, patron de la
limonaderie Geyer. En visant les
ménagères de plus de 50 ans, sur un
marché habituellement réservé aux
adolescents, ce Pdg de 47 ans a réussi un
coup marketing formidable. En dix
ans, la PME lorraine de 60 salariés est
passée de 1 à 14 millions de
bouteilles écoulées chaque année.
Référencé dans tous les hypermarchés,
son soda s’arroge 22% du marché français
et s’exporte dans une trentaine de
pays, qui représentent 35% d’un chiffre
d’affaires de 14,3 millions d’€.
«Au départ, ce n’était pourtant qu’un
passe-temps», raconte Barjon. En 1995,
ce Sup-de-Co lyonnais est directeur général
d’une filiale d’Alstom, spécialisée dans
le nucléaire. «Gagnant très bien ma vie,
je cherchais à racheter une entreprise pour
m’amuser le week-end. J’aurais pu aussi bien
acheter une maison de campagne !». Un
article dans Libération lui révèle l’existence
de Geyer Frères, en Moselle.A l’époque,
la dernière limonaderie de France est
menacée d’extinction faute d’héritier.
Dernier descendant des Geyer, Yves
Kesseler représente la troisième
génération à la tête de l’entreprise.
VIVE LA RÉTROINNOVATION
!
A Munster, où l’usine est adossée contre
une collégiale du XVIIIe siècle, la Lorina
est un peu la fierté des 200 habitants. Pour
le patron sexagénaire qui a longtemps livré
lui-même, au volant de son petit camion,
les bars et les épiceries du département,
le passage de témoin n’est pas chose aisée.
Barjon, qui s’est offert sa «danseuse» pour
500 000 francs et a obtenu un délai de
paiement d’un an, accepte l’exigence de
Kesseler, soucieux de garder les rênes de
la fabrication. «La production à Munster,
avec Kesseler, le reste à Paris, avec moi :
séparer les deux s’est avéré la clé de
notre
réussite, affirme Barjon. Quand on a les
pieds dans les problèmes, on ne peut pas
penser à autre chose».
Et dans les bureaux des Yvelines, ça cogite
intensément. L’idée du nouveau maître des
lieux (il gardera toutefois son emploi chez
Alstom pendant deux ans) :rétro-innover.
Barjon justifie ainsi le prix (2,20 €, soit trois
fois le prix d’une boisson industrielle) de
son pétillant breuvage en mettant en avant
ses qualités patrimoniales. Il cultive donc
son look désuet, faisant appel aux élèves de
l’école d’art de Penninghen, à Paris,
pour redessiner la bouteille «à l’ancienne» :
verre gravé de l’inscription «Maison fondée
en 1895» et fermeture mécanique avec un
bouchonen céramique.
«Il était important de mettre des compétences
au chevet de cette petite entreprise. Une
véritable chaîne d’amitié s’est formée»,
s’enthousiasme l’apprenti patron. Parmi les
bonnes volontés : le publicitaire Frédéric
Gadessaud (Kellogg’s, Marlboro…), qui
confectionne des étiquettes au graphisme
sciemment vieillot et des plaquettes
commerciales retraçant l’histoire des Geyer.
DE MUNSTER
À ATLANTA
Reste à séduire les distributeurs. Fin
1995, la Lorina nouvelle formule dans le
coffre de sa voiture,Barjon démarche lui-même
les épiceries fines. La grande distribution
est plus difficile à convaincre : «pas facile
de motiver le chef de rayon quand on se bat
contre Orangina-Schweppes et Coca-Cola».
La limonade lorraine gagne pourtant sa
place sur les linéaires des hypermarchés
dès l’année suivante. Aujourd’hui, le
réseau compte près de 7 000 points de
vente en grandes et moyennes surfaces.
En parallèle, l’accent est mis sur le
développement international. Seul le
concept diffère car, à l’étranger, il n’est
pas
question de nostalgie proustienne. «Notre
stratégie marketing est un peu celle d’Evian,
nous vendons une boisson dite premium,
c’est-à-dire d’une qualité artisanale».
Premier
pays accosté : les Etats-Unis, où le système
de fermeture, inconnu, fait des bouteilles
de Lorina des objets de collection. Le
succès est tel que Geyer ouvre une filiale
à Atlanta… le fief de Coca-Cola !
Depuis, trois bureaux ont essaimé outreatlantique
(Los Angeles, New York et
Miami). Mais le fabricant lorrain ne
compte pas s’arrêter là et entend
doubler les exportations. Comment ? En
multipliant les points de vente, en
prospectant des territoires encore
vierges (l’Australie) et en jouant la carte
de la spécialité. Témoins cette version
Pink, dont raffolent les Américains, et la
Gingerbeer, lancée sur le marché anglais.
FRESHHH
ET DOUBLE ZEST
De fait, les nouveautés vont bon train depuis
deux ans. «Si nous voulons devenir une vraie
marque de limonade,nous devons toucher d’autres
types de consommateurs», explique Barjon.Au
menu de cette diversification : Freshhh, un
soda peu sucré aux couleurs flashy, pour les
jeunes,ou encore la Lorina Double zest (de
citrons verts et jaunes), allégée en sucre, pour
les femmes. De quoi surfer sur deux marchés
en croissance,les soft-drinks allégés et les eaux
aromatisées sucrées.
Geyer en profite pour proposer des gammes
moins chères (de 92 à 98 centimes le litre) et
vendues en bouteilles PET.Mais il ne suffit pas de
baisser les prix pour trouver preneur.Ainsi,
Freshhh, pourtant estampillée «boisson
officielle» de la Star Académy 3, n’a jamais
vraiment décollé.Et l’Eau de limonade,version
peu sucrée de la Lorina,n’a pas trouvé son public
non plus. Du coup, elle sera remplacée cette
année par l’Eau de Lorina,sans sucre cette fois.
Malgré ces tâtonnements, la Lorina joue
désormais dans la cour des grands. Elle a
même été copiée, en vain. «Avec sa limonade,
Fischer a fait un flop», jubile Barjon. Lui-même
accusé d’avoir calqué sa Freshhh sur le Perrier
Fluo, il a remporté son procès contre Nestlé.
Finalement, c’est sa «danseuse» qui l’aura fait
danser toutes ces années. «j’ai été de
tous les
challenges.Ca use»,avoue le quadragénaire,déjà
préoccupé par sa succession : «mon fils aîné
sera plutôt financier, ma cadette est au cours
Florent et le dernier m’a signifié clairement qu’il
ne
vendrait jamais de limonade».Avis aux aspirants
entrepreneurs qui voudraient «s’amuser le
week-end»…
| Carte d’identité |
1876 : Victor
Geyer crée un commerce de vin et de limonade
1895 : installation d’une limonaderie à Munster
1915 : conditionnement en bouteille
1924 : Victor et Ernest Geyer succèdent à leur père
décédé
1930 : la limonade est baptisée Lorina
1932 : Geyer devient Geyer Frères
1940’s : lancement des parfums grenadine, menthe…
1972 : adoption de la bouteille d’un litre avec bouchon à vis
1977 : Yves Kesseler, gendre d’Ernest Geyer, reprend la fabrique
1995 : rachat par Jean-Pierre Barjon
1996 : format 75 cl à bouchon mécanique, lancement
en supermarché
1997 : export aux Etats-Unis
2001 : création d’une filiale à Atlanta
2002 : ouverture d’une nouvelle usine de 3 800 m2
2004 : lancement de Freshhh
2005 : lancement de l’Eau de limonade
2006 : lancement de l’Eau de Lorina |
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